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[Ward, Jesmyn] Le chant des revenants

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Message par Cassiopée le Sam 16 Fév 2019 - 22:32

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Le chant des revenants (Sing, unburied, sing)
Auteur : Jesmyn Ward
Traduit de l’américain par Charles Recoursé
Éditions : Belfond (7 Février 2019)
ISBN : 9782714479099
280 pages

Quatrième de couverture

Jojo n’a que treize ans mais c’est déjà l’homme de la maison. Son grand-père lui a tout appris. De son autre famille, Jojo ne sait pas grand-chose. Ces blancs n’ont jamais accepté que leur fils fasse des enfants à une noire. Et puis il y a Leonie, sa mère, qui vient d’apprendre que Michael, son mari, va sortir de prison et qui décide d’embarquer les enfants en voiture pour un voyage plein de dangers, de fantômes mais aussi de promesses…


Mon avis

Magnifique roman choral, ce livre est une petite merveille. De par les thèmes abordés, le lieu où se déroule l’histoire, et également par les personnages aux portraits finement ciselés pour faire de certains des joyaux étincelants.

Jojo, treize ans, est le fils de Michael, un blanc actuellement en prison et de Leonie, une jeune femme noire. Ces deux-là se sont connus tôt et la famille de Michael n’a jamais accepté le choix de leur rejeton. L’Amérique a beaucoup progressé dans le combat du racisme mais il reste présent même de nos jours comme le démontre le récit. Jojo a une petite sœur surnommée Kayla dont il s’occupe avec un amour immense, prenant soin d’elle à la place de leur mère totalement défaillante. Peut-être qu’elle aimerait faire mieux mais elle n’y arrive pas, elle se drogue, elle boit, elle vit de petits boulots et est installée avec ses deux gamins chez ses parents. La grand-mère est malade, très fatiguée et ce sont Jospeh et le Papy qui font tourner la maison tant bien que mal. Et puis, voilà que le père annonce sa sortie et que Leonie décide de partir sur les routes avec les deux petits, pour aller le récupérer. Traumatisée par le décès de son frère, Leonie est « handicapée » des sentiments, elle voudrait être une meilleure maman mais elle n’y arrive alors elle peut-être brutale, désordonnée, maladroite, malheureuse….
« Elle me déteste, je dis.
-Non, elle t’aime. Elle ne sait pas le montrer. »


Dans ce livre, même les morts parlent, puisque prennent la parole tour à tour : Jojo, Leonie et Richie (il est mort mais Jojo le voit et l’entend quelques fois). Introduire Richie dans le contexte a permis à l’auteur de parler du passé, de faire des parallèles entre ici et maintenant et les réactions d’autrefois et ainsi de montrer que les gens changent mais que leur conscience n’évolue pas forcément.

Lorsque le jeune garçon s’exprime, on sent tout le désarroi qui l’habite. Les questions que l’attitude de sa génitrice lui renvoient, la découverte de la communauté noire et du passé douloureux de son aïeul, ses sentiments face à la mort qui rode….

L’écriture poétique, sensible, délicate, de l’auteur magnifie certains passages, notamment ceux où sont évoqués les liens qui unissent Jojo et Kayla, ou Jojo et son grand-père. On ne dit pas « je t’aime » dans cette famille, on est pudique mais chaque geste, chaque mot transpirent l’amour et l’émotion est au rendez-vous tant les protagonistes sont décrits avec humanité. On voit que l’Amérique a encore du chemin à faire pour laisser une place à chacun. C’est par petites touches que l’on découvre la difficulté d’être né noir dans le Mississipi où la chaleur semble faire fondre la lucidité de certains (l’attitude du policier est révoltante). Dans ce road trip, l’atmosphère vous englue, l’air chaud vous colle à la peau mais Jojo vous prend la main et vous ne voulez plus le lâcher.

C’est fort, puissant. Magnifiquement traduit ce roman sublime, subtil, vous parle au cœur, à la tête, il vit entre vos mains et il vous pousse à réfléchir.

NB : Jesmyn Ward est la première femme deux fois lauréate du National Book Award.

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Message par Cannetille le Dim 17 Fév 2019 - 17:48

Merci Cassiopée. Je vais me procurer ce livre.
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Message par Sharon le Mar 19 Mar 2019 - 21:25

Mon avis :
Dans ce roman, Léonie est noir, Michael, le père de ses enfants, est blanc. Ce n’est rien de dire que ses beaux-parents ne l’ont pas acceptée – ils ne connaissent même pas leurs petits-enfants. Ils rendent la jeune femme, qui est tombée enceinte à dix-sept ans, responsable de tout le mal qui est arrivé à leur fils, aujourd’hui en prison. Plus pour très longtemps, et quand Léonie apprend qu’il va sortir, elle met illico ses deux enfants dans la voiture pour un voyage assez long, embarque sa meilleure amie (dont le conjoint est aussi emprisonné) et direction la prison.
Dit ainsi, cela pourrait ressembler à un road trip, un voyage initiatique. Pas vraiment. Plutôt le voyage d’une mère qui ne sait pas s’occuper de ses enfants, qui ne comprend même pas leurs besoins les plus simples (boire et manger) et passe complètement à côté d’eux. Quand le récit se focalise sur elle, on sait, on sait qu’elle les aime – un peu, à sa façon – et on sait surtout qu’elle ne sait pas du tout comment faire avec eux. Elle jalouse même Jo, son fils, qui lui sait comment s’y prendre avec Kayla, sa petite soeur. Il faut dire qu’il n’a pas eu le choix, qu’il fallait bien quelqu’un pour pallier les défaillances de sa mère. Certes, les grands-parents sont là, mais la grand-mère est malade, et le grand-père veille sur elle, et doit faire face avec ses propres… démons ? fantômes ? Les deux à la fois.
Qui sont les revenants dont nous parlent le titre ? Given, le frère de Léonie, décédé accidentellement ? Ou d’autres, que le grand-père a connu dans sa jeunesse, quand le seul fait d’être noir et de commettre quelques petites bêtises pouvaient suffire à vous envoyer en prison. L’esclavage n’existe plus, l’esclavage légal des prisons si – ou la rééducation par le travail. Si jamais cela fait renaître des souvenirs ainsi, vous n’avez pas tort.
Ce ne sont pas tant des rencontres que vont faire Léonie, Milly, et les enfants qu’un parcours balisé qu’ils vont suivre, dans cette Amérique des bas-côtés, celle que l’on ne montre pas. Ce ne sont pas tout à fait les oubliés du rêve américain, non, ce sont ceux qui n’ont jamais rêvé. Ce sont plutôt des cauchemars qui hantent leur nuit, comme celles de Michael, qui revit incessamment l’accident de la plate-forme, cauchemars dont l’amour, passionné, que lui porte Léonie, ne parvient pas à enrayer. Elle l’aime tant qu’elle ne peut aimer leurs enfants.
L’écriture est belle, forte, poétique, et ne craint pas de montrer, de donner à voir. Par la voix des revenants, elle ressuscite ce passé dont seul le grand-père se souvient, mais d’autres peuvent voir, entendre les revenants, dont Richie, lien entre le passé et le présent.
Un roman à lire avec attention et précaution.
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